Campagnes de Kabylie

Insurrection des Kabyles du Djurdjura

Nous allons publier plusieurs articles sur l’insurrection de 1871 en Kabylie. Voici un premier extrait.

Si l’insurrection, qui a commencé dans la Medjana, et qui de là s’est répandue dans tout le bassin de l’Oued-Sahel, vient à franchir le Djurdjura et s’étend jusqu’à Tizi-Ouzou, il est impossible qu’elle n’atteigne pas Fort-National, situé au centre du bassin du Sébaou et entouré des tribus les plus belliqueuses de la Grande-Kabylie. Nos deux compagnies seront alors bloquées et ce n’est pas moi qui voudrais rentrer en France sans elles !

Les colons algériens fugitifs

[…] En arrivant hier soir à Alger, j’ai appris que depuis trois jours on ne recevait plus de nouvelles de Tizi-Ouzou, et encore moins de Fort-National ; que les voitures publiques s’arrêtaient à l’Alma, à 37 kilomètres d’Alger. La tentative d’avancer plus loin est regardée comme impraticable par des personnes qui connaissent le pays et à qui j’ai parlé de mon projet. Un ancien militaire qui a pris part à la campagne de 1857 et qui est fort au courant de la situation, étant archiviste au bureau politique des affaires indigènes, m’assure qu’il ne faut pas moins de dix mille hommes pour pénétrer au cœur de la Kabylie, et que c’est même bien peu, puisque, de son temps, il en avait fallu 35.000 pour soumettre une partie de ce pays. Les Kabyles étaient alors moins bien armés qu’aujourd’hui, et ils n’avaient pas dans leurs rangs un certain nombre d’anciens tirailleurs, qui se sont retirés dans leur pays natal après avoir fait les campagnes de Crimée, d’Italie, du Mexique. Cette seconde conquête présentera donc autant de difficultés que la première, et je suis réduit à attendre le départ de la colonne qui doit aller débloquer mes frères d’armes.

Ce que l’on me dit de l’impossibilité de s’avancer au-delà de l’Alma ne doit pas être exagéré. Il arrive sans cesse des pays situés dans cette direction des voitures chargées de colons qui viennent se réfugier à Alger ; ils amènent leurs femmes, leurs enfants, des meubles et quelques provisions. Ces pauvres gens racontent qu’ils ont à peine eu le temps de se soustraire par la fuite à la fureur des rebelles qui massacrent et brûlent tout sur leur passage. Ils sont vraiment à plaindre ; cependant je viens d’entendre dire par des passants que ces émigrés auraient mieux fait de rester chez eux pour défendre leurs foyers et tenter d’arrêter les progrès de l’invasion. Il reste à savoir si c’était possible ; je remarque, d’ailleurs, qu’il y a peu d’hommes parmi ces réfugiés ; je suis porté à croire que la population virile est restée à l’Alma et dans d’autres villages qui bordent la Mitidja et qu’elle se prépare à défendre la zone colonisée.

Je viens de voir passer une centaine de spahis qui courent de toute la vitesse de leurs chevaux à la défense de l’Alma. Puissent-ils mettre terme aux incursions des barbares ! Comme ces cavaliers sont presque tous indigènes, j’entends dire dans la rue qu’on les envoie rejoindre leurs camarades ! beaucoup d’Algériens s’imaginent que l’insurrection a été fomentée par les autorités militaires et que celles-ci ne seraient pas fâchées de lui voir prendre de l’extension, afin de se rendre indispensables et d’avoir ainsi l’occasion de ressaisir la direction des affaires de la colonie ; jugement insensé et bien digne des exaltés qui s’exprimaient tout à l’heure avec tant de sévérité sur le compte des réfugiés !

Injustes préventions des Algériens

Vraiment les Algériens tiennent à se montrer sous un aspect peu sympathique ! Un des mobilisés du 2e bataillon, qui arrivait d’Aumale, descend de voiture sur la place du Gouvernement ; des passants le reconnaissent à son uniforme, l’entourent et se mettent à le traiter de capitulé ! Et pourquoi ? parce que cet homme retournait en France avec son bataillon qui s’est dévoué pour le salut de l’Algérie, et qui a perdu seize des siens au combat de l’Oued-Okhris. Les insulteurs ne savaient peut-être pas qu’ils avaient affaire à un de ces braves ; mais aussi pourquoi l’injurier sans le connaître ? On nous fait un crime de quitter l’Algérie ; mais notre départ était un des vœux les plus chers des colons. Combien de fois ne nous ont-ils pas dit, à Miliana, à Médéa, à Aumale, que notre présence y était inutile ; qu’il n’y avait pas de soulèvements à craindre ; que d’ailleurs Ils se chargeaient à eux seuls de réprimer les rebelles ; que l’armée était superflue ; que les milices locales suffiraient pour maintenir l’ordre et la sécurité ! Qu’est devenue cette jactance ? Où donc sont les volontaires qui devaient suppléer les troupes régulières ? Veulent-ils seulement se laisser mobiliser ces colons si belliqueux en paroles ? Feront-ils mieux que nous et resteront-ils du moins aussi longtemps que nous sous les armes ? Quand tous les Algériens célibataires de 20 à 40 ans iront s’enrôler sur la publication d’un simple décret ; quand ils auront passé six mois dans les casernes ou dans les camps, éloignés de leurs familles et de leurs affaires, nous ne trouverons pas mauvais qu’ils rentrent chez eux, et nous les regarderons alors comme nos égaux ; mais d’ici là qu’il nous soit permis de repousser avec dédain les reproches de ces prétendus patriotes qui n’ont encore rien fait, même pour leur propre pays. Ils ont affaibli l’autorité militaire par leurs critiques injustes, et ils veulent maintenant qu’elle agisse avec vigueur ! Ils ont demandé avec instance le renvoi des troupes et ils les réclament maintenant à cor et à cri ! Mais elles sont retenues en France par des insurrections qu’encouragent la plupart des journaux de l’Algérie. Quelle inconséquence ! quelle ingratitude et quelle folie ! Il y a de quoi exciter l’indignation des hommes de sens. Mais les griefs que les militaires, les mobiles et les mobilisés, ont tous contre la population algérienne, ne les empêcheront pas de faire leur devoir et de conserver à la France une belle colonie qui n’est pas le domaine exclusif de ses habitants.

Alger, le 19 avril 1871.

N.B : Au XIXe siècle, les bataillons de tirailleurs composés d’indigènes étaient surnommés « les turcos ». Le surnom leur a été donné, lors de la guerre de Crimée, par les Russes qui les avaient pris pour des Turcs. Ces bataillons de tirailleurs sont engagés lors de différentes campagnes du second Empire et se rendent populaires en Crimée, en Italie et au Mexique.
Les auteurs du XIXe siècle parlent de Turcos et d’Algériens dans leurs écrits. Étaient qualifiés d’Algériens les propriétaires terriens français ou étrangers (Maltais, Espagnols, Italiens, etc.) et non les autochtones. Kabyles, Chawis, etc.

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Geneviève Harland

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