Campagnes de Kabylie

Insurrection en Kabylie : Camp Aïn Sultan

Depuis hier, il arrive beaucoup d’indigènes qui viennent se soumettre ; le général en garde une partie comme otages, en attendant qu’une enquête fasse connaître s’il faut les fusiller ou les condamner à une simple amende qui constituera l’indemnité due aux colons. Ces suppliants ont tous l’air assez misérables ; ils arrivent les uns tout attristés, c’est le plus petit nombre ; les autres calmes et comme impassibles ; tous graves et sérieux, mais dès qu’on leur permet de rester au camp après avoir fusillé les plus compromis, ils redeviennent gais, jasent entre eux, et paraissent ne pas s’émouvoir de ce qui les attend, si la justice découvre qu’ils ont pris part à des meurtres. Il y en a bien déjà une centaine dans notre camp.

Ces gens, qui n’ont pas l’air de s’affecter d’un malheur accompli, se démènent comme des possédés quand il s’agit de détourner un péril qui les menace. Je viens de les voir à l’œuvre. Quelques montagnards qui n’avaient pas daigné faire la moindre démarche tant qu’ils s’étaient crus hors d’atteinte, voyant que nous avions pénétré dans leur pays, se décidèrent à envoyer une députation au camp. Je me trouvai sur leur passage et ils me demandèrent en français ou était le général Lallemand. Je leur répondis qu’il venait d’aller en reconnaissance et, du doigt, je leur indiquai dans quelle direction. Aussitôt ils se mirent à courir de ce côté, les uns suivant le sentier avec leur monture, les autres passant à côté pour marcher de front sans se gêner mutuellement dans leur marche, sautant avec agilité par-dessus les rochers et les buissons, relevant leur burnous de peur de s’accrocher aux épines. Ils jouaient des jambes de la façon la plus comique, et j’aurais ri de bon cœur si je n’avais été touché du sentiment qui les animait ; je songeai que ces pauvres gens étaient inquiets pour leur village, leurs maisons, leurs familles.

Nous allâmes nous poster sur le pic de Ben-Lemmo pour suivre des yeux la reconnaissance et surtout pour observer les pays environnants. À force de grimper, en nous accrochant aux angles des rochers et aux branches des arbrisseaux, en nous hissant par-dessus les hautes et larges tables de pierres qui obstruaient le passage, nous atteignîmes le sommet du pic, formé de rochers aigus et à vives arêtes. Du haut de ce belvédère, nous dominions le bassin du Corso, nous distinguions un peu moins nettement ceux du Boudouaou et de l’Isser ; à nos pieds s’étendait la charmante vallée de l’Oued-Teddiout, semée de nombreux villages qui faisaient l’effet le plus pittoresque avec leurs murs de pierre et leurs toits en tuiles rouges. Quel contraste avec les chaumières en torchis que nous rencontrions depuis notre départ de l’Alma ! C’est que nous n’avions encore traversé que des pays arabes ou arabisés ; bientôt nous allions entrer chez les Kabyles industrieux. Nous eussions voulu partir de suite pour cette terre promise ; mais il se faisait tard et la colonne était déjà loin ; il n’y avait pas d’apparence que nous pussions l’atteindre avant son retour.

Le 7 mai 1871

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Geneviève Harland

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