Campagnes de Kabylie

Insurrection en Kabylie

En arrivant aux avant-postes, je fus surpris de voir l’ennemi à 7 ou 800 mètres seulement, sur des crêtes qui ne sont séparées de notre camp que par une étroite et profonde vallée. Ce matin on n’y découvrait pas une âme, et maintenant tous les sommets, sur une étendue de cinq à six kilomètres, étaient couronnés de plusieurs milliers d’insurgés, la plupart à pied, quelques-uns à cheval. Ils s’avançaient en demi-cercle, comme pour nous envelopper ; leur aile droite, au nord, n’avait plus qu’à descendre les coteaux du Boudouaou pour se trouver à l’Alma.

Ces hommes semblent ne douter de rien, exaltés qu’ils sont par leurs faciles succès. Ils ont expulsé nos colons sur une étendue de 100 kilomètres. Hier encore une petite reconnaissance chargée de les observer a dû se replier pour ne pas être cernée. Ils croient que rien ne peut leur résister et ils venaient tout droit nous faire prisonniers. La résistance des habitants de l’Alma, soutenus d’abord par les 100 spahis dont la fidélité avait été suspectée, puis par les francs-tireurs d’Alger, enfin par quelques troupes régulières, aurait pourtant dû apprendre aux rebelles que les Français n’étaient pas tous tués, comme on le leur avait accroire ; qu’il en restait encore, et d’assez virils pour tenir tête à des masses quatre ou cinq fois plus nombreuses, mais mal armées et non organisées. Ces faits tout récents auraient dû les rendre moins audacieux, mais ils avaient besoin d’une nouvelle leçon, et elle leur fut donnée sur le champ. On ne mit pourtant pas en ligne toutes les troupes de la colonne qui comptait alors environ 3.500 hommes ; on se contenta de la moitié de ces forces.

Une fusillade nourrie accueillit les agresseurs ; il est fâcheux que nos soldats n’aient pu contenir leur impatience et se soient mis à tirer dès que l’ennemi fut à portée de fusil. En le laissant approcher à 3 ou 400 mètres ils auraient pu, sans grand risque pour eux-mêmes, coucher par terre des centaines d’ennemis. Mais quand ceux-ci virent l’effet de nos chassepots et l’inutilité de leur propre tir, ils se mirent à fuir plus vite qu’ils n’étaient venus. Quelques-uns pourtant qui étaient embusqués derrière des buissons, persistaient à tirer sans le moindre résultat ; j’en vis tomber un qu’avait atteint un projectile parti de nos rangs. Des cavaliers, sans doute des chefs, continuaient à caracoler sur un mamelon en face de notre camp ; de temps à autre ils lançaient leur coursier de notre côté, déchargeaient un pistolet qui ne portait pas à mi-chemin, faisaient volte-face pour recharger leur arme en s’éloignant au grand galop, puis recommençaient les mêmes démonstrations ridicules. Mais par ce manège ils ne réussissaient pas plus à effrayer les nôtres qu’à rendre courage aux leurs. Après avoir tenu quelque temps à l’aile droite, les insurgés s’enfuirent sur toute la ligne ; ils couraient comme des lièvres, franchissant les ravins, sautant par-dessus les buissons, gravissant avec une rapidité extraordinaire les pentes les plus raides. À cet exercice les nôtres étaient certainement inférieurs, quoique nos zouaves et surtout nos tirailleurs ne manquent pas de jarret. Ils ne purent donc pas atteindre les fugitifs, mais nos armes à longue portée en jetèrent à bas un certain nombre. On marchait déployé en tirailleurs pour mieux battre les broussailles et ne pas laisser d’ennemis derrière. Des zouaves surprirent dans un ravin dix-sept hommes embusqués qui leur envoyèrent une décharge à bout portant et tuèrent un vieux sergent qui s’était distingué à une affaire précédente ; mais ceux-ci furent tous passés par les armes.

Après une course échevelée, nos troupes arrivèrent au camp d’où l’ennemi nous bravait depuis si longtemps ; malheureusement elles avaient été devancées par les fugitifs ; il ne restait plus qu’une ou deux tentes, des paillassons et quelques ustensiles de cuisine ; on fit un tas des objets combustibles et l’on y mit le feu ; les autres furent emportés comme des trophées. Cette affaire nous avait coûté un mort (le sous-officier dont il vient d’être question) et cinq blessés ; les insurgés avaient bien perdu une cinquantaine d’hommes, dont ils furent obligés d’abandonner une vingtaine sur le champ de bataille ; les autres cadavres avaient été enlevés avant notre arrivée. Cette victoire fera pendant à celle que remportèrent, au Boudouaou, le 25 mai 1839, un millier de Français qui avaient affaire à des ennemis cinq ou six fois plus nombreux.

La journée qui avait commencé si gaîment pour les insurgés s’est terminée bien tristement pour eux. Ils ont montré plus d’audace que de véritable courage, car partout ils ont lâché pied à l’approche de nos troupes. S’ils n’eussent été en nombre triple, on les eût admiré de nous avoir attaqués avec des armes si inégales ; du moins plaindrait-on ces téméraires, ces insensés, si ce n’étaient des fous furieux et malfaisants. Mais quand on sait ce qu’ils ont fait de nos colons et de leurs fermes, on devient moins indulgent pour cette démence ; on excuse nos troupes de ne pas faire de quartier, et l’on considère comme de justes représailles l’incendie des gourbis.

Dans cette expédition, j’ai vu en passant les ruines du Corso qui a été saccagé par les révoltés. Ce bel établissement situé sur la rive droite de l’Oued-Corso, à 5 kilomètres de la mer, se composait d’une longue suite de bâtiments, et comprenait une exploitation agricole, une magnanerie[1], une tuilerie, des moulins à huile et à blé ; quinze cents hectares de terres fertiles en dépendent ; la rivière qui les traverse n’est pas fort abondante, du moins au printemps, puisque nous pouvons la passer à pied sec, mais elle suffit à entretenir un peu d’humidité, ce qui est, sous ce climat, la première condition de la fécondité du sol ; j’admirai de vigoureux muriers et d’autres arbres que les rebelles n’avaient pas endommagés ; ils les réservaient sans doute pour eux-mêmes, tandis qu’ils n’avaient pas ménagé les spacieux bâtiments dont ils n’auraient su que faire. Les portes, les fenêtres, les planches, les madriers, en un mot les bois de construction étaient les seuls objets de leur convoitise, et ils les avaient arrachés des murs, des parquets, des planchers, et ils avaient même démoli les toits pour avoir les chevrons. Pour achever leur œuvre de destruction, ils avaient mis le feu dans les matières inflammables, de sorte qu’il ne restait plus que les murs de ces gros bâtiments, occupés naguère par une quarantaine d’Européens. Quelques-uns des habitants n’avaient pas eu le temps de fuir ou bien s’étaient attardés à défendre leurs foyers ; je vis dans les décombres leurs restes carbonisés et ce spectacle m’ôtait toute pitié pour les auteurs de ces massacres. Les misérables, ils se sont fait à eux-mêmes autant de mal qu’ils comptaient nous en faire, en détruisant un établissement qui leur achetait leurs produits, leur donnait du travail et leur offrait l’exemple de la prospérité fondée sur l’ordre et le travail.

Camp de l’Alma, le 3 mai, à 6 heures du soir.

[1] Local généralement muni d’un système de chauffage, où se pratique l’élevage du ver à soie.

About the author

Geneviève Harland

Add Comment

Click here to post a comment

Topics

Calendrier

juin 2019
L M M J V S D
« Mai    
 12
3456789
10111213141516
17181920212223
24252627282930