Campagnes de Kabylie

Camp de Markout : Insurrection kabyle en 1871

Suite du récit rapporté par un capitaine-major de la première colonne d’Alger en partance pour Fort-National suite à l’insurrection en Kabylie de 1871.

Notre muletier, que nous avions prévenu la veille, vient prendre nos bagages à l’heure fixée. Son exactitude ne nous avança guère ; car le pain qu’on nous avait promis la veille n’était pas arrivé de Rouiba et il fallut attendre une demi-heure. Dès qu’il fût placé dans les cantines, nous allâmes nous joindre à la colonne qui était déjà en marche. Le mouvement avait commencé à cinq heures du matin. Au lieu de suivre la route de Fort-National, on tira de suite à l’est pour gagner la crête des montagnes qui séparent le bassin du Boudouaou de celui de l’Oued-Corso. Les pentes devenaient de plus en plus raides, et nous n’avions pas fait 3 kilomètres que déjà nous nous étions élevés de plus de 200 mètres. Partis d’une hauteur de 120 mètres, nous avions atteint l’altitude de 340 mètres. De là nous dominions les deux vallées, et nous apercevions derrière nous les Aguelli, groupe d’îlots situé à l’embouchure de la Regaya ; à notre gauche, le Fondouk qui marque l’extrémité orientale de la Mitidja ; devant nous, le Djebel Bou-Zegza, aux cimes escarpées, que l’on distingue depuis Alger.

La longue crête que nous suivons ne peut être mieux comparée qu’à une scie à dents inégales ; elle est fort étroite, s’élève presque à pic et ne conserve pas loin la même altitude ; il faut sans cesse monter et descendre ; la colonne ne trouvant pas de place pour marcher par section s’étend démesurément ; si l’on quitte les sentiers de chèvres, au nombre de trois ou quatre qui se croisent et se confondent sans cesse, il faut s’ouvrir passage dans des broussailles qui vous montent jusqu’à la poitrine. On fait halte toutes les demi-heures pour attendre le convoi qui suit lentement et péniblement. Les flanqueurs qui battent les buissons ne peuvent découvrir un seul ennemi. Arrivés à l’extrémité méridionale de la crête, nous tirons à l’est pour en gagner une autre ; nous traversons les deux branches d’un petit affluent de l’Oued-Corso ; bien des hommes échauffés par cette marche fatigante dans un terrain rocailleux, broussailleux et inégal, se hâtent de descendre dans le lit encaissé du torrent pour remplir leur bidon d’une eau peu limpide, puis ils se hâtent de rejoindre leur compagnie pour gravir la hauteur sur laquelle est située le hameau de Markout. Les uns se dépêchent de cueillir quelques légumes, d’arracher des pommes de terre dans les jardins étroits et mal soignés qui entourent les maisons ; d’autres courent aux ruchers, et, sans craindre les piqûres des abeilles, leur enlèvent leur miel qu’elles ont déposé dans des écorces de chêne-liège roulées en cylindre ou bien dans des caisses de joncs.

Nous dépassons le village, mais bientôt on sonne halte. Les soldats se débarrassent de leur sac ; ceux-ci ramassent du bois et allument le feu, tandis que ceux-là descendent dans la vallée pour aller chercher de l’eau à la fontaine. J’en fais autant, mais j’arrive trop tard ; la source fraiche et passablement abondante était déjà épuisée ; les grands bidons ne ramenaient plus que de la boue. Il fallait attendre que l’eau vînt plus claire, ou bien se résoudre à continuer cette fatigante descente jusqu’à la rivière dont l’eau n’était probablement pas des plus fraîches ; j’allais prendre ce dernier parti, lorsque mes yeux tombèrent sur une petite fontaine créée par un zouave ingénieux : il avait fait un sillon dans une terre marécageuse et en avait tapissé le fond avec des feuilles, afin que l’eau en coulant n’entraînât pas la vase ; elle suivait naturellement ce petit canal et allait tomber goutte à goutte dans un quart placé au bout. Je tendis mon gobelet au vieux brave et je le priai de l’emplir, ce qu’il s’empressa de faire, soit par humanité, soit à cause de mes galons, plutôt qu’à cause de la pièce blanche que je lui glissai dans la main. L’eau était très-agréable bien qu’elle laissât un dépôt au fond du vase ; je fis ensuite emplir mon bidon et j’allai m’asseoir sous un arbre pour déjeuner avec quelques provisions que contenait ma gibecière. J’eus bientôt vidé mon bidon et il fallut retourner à la cave, c’est-à-dire à la grande fontaine où je pus pénétrer cette fois ; elle est creusée dans le flanc de la montagne et pourvue d’une entrée couverte qui la garantit des rayons du soleil ; elle est fort abondante, mais à peine pouvait-elle suffire aux besoins de 3.500 hommes. M. le chef d’état-major dut prendre des mesures pour que l’eau ne fût pas troublée ; il mit deux factionnaires à l’entrée avec la consigne d’empêcher de plonger dans le bassin de grands bidons qui touchaient le fond et remuaient la vase ; on ne devait se servir que de gamelles ou de quarts.

Camp de Markout, le 5 mai.

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Geneviève Harland

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