Chronique

Le drapeau amazigh indésirable dans les manifestations ?

Mais qui a donc décidé d’appeler à éviter le port du drapeau amazigh lors des actuelles manifestations populaires ? Qui a passé ce mot d’ordre ?

Mis à part le drapeau géant porté par les manifestants à Kherrata et les quelques drapeaux érigés sur la statue de la place de la République à Paris, très rares sont les emblèmes amazighs brandis par les milliers de manifestants y compris en Kabylie où, étrangement, même les étudiants ont soigneusement évité de montrer le moindre bout du drapeau amazigh !

La raison m’a été donnée par un manifestant rencontré sur la place de la République, cela en langue kabyle et d’une voix irritée, car il était courroucé par la présence des drapeaux amazighs. Ce n’est pas, m’a-t-il expliqué, une marque d’hostilité de sa part envers l’amazighité, mais c’est qu’il s’agit de montrer un peuple algérien uni dans ce bras de fer contre les tenants du pouvoir, et donc, ce n’est pas le moment ! Et c’est une erreur !

Voilà donc la réponse et le sentiment sans doute partagé de ceux qui veulent « dégager » le système en reproduisant, en toute bonne foi peut-être, ses codes et son mode de pensée.

Pour mieux comprendre mes propos, je recommande l’excellente réflexion de Mokrane Gacem sur le système algérien, parue sur le site du journal “le Matin d’Algérie” sous le titre : « Qu’est-ce que le système algérien ? Et comment en finir avec lui ? ». Dans ce texte, ce système dont tout le monde parle, mais qu’on a du mal à définir, est décrit comme un système très singulier « qui contient la matrice féconde et inamovible de l’arbitraire et du despotisme. Son ossature est assise sur l’articulation de 3 éléments fondamentaux :

1/ l’idéologie arabo-islamique à laquelle a adhéré Messali Hadj lors du congrès du pacte arabe à Jérusalem en 1931, pacte conclu entre le panarabisme et le panislamisme ».

Les adhérents à cette idéologie ont eu malheureusement le dessus sur les « algérianistes » dans le mouvement national ;

« 2 / la préservation en 1962 de l’État colonial avec la conservation de sa structure, son fonctionnement et sa mission qui était de servir les intérêts exclusifs du colon et de maintenir le peuple algérien dans la soumission et la servitude ;

3/ la primauté du militaire sur le politique en violation des résolutions du congrès de la Soummam. »

En s’interdisant de manière délibérée le drapeau amazigh, on reproduit, inconsciemment ou pas, tous les identifiants de ce système :

On continue dans la falsification de l’histoire et dans le déni de la place de l’identité première du pays. Si on veut parler de ce qui unit les Algériens, l’amazighité est le seul référent commun à tous les Algériens qu’ils soient arabophones, amazighophones, francophones, musulmans, chrétiens ou autres. Et c’est cette dimension fondatrice qu’on s’empresse, paradoxalement, de cacher sous le tapis, car le moment serait à l’unité et non à la division ?

On perpétue l’appartenance à la « Oumma arabia wa islamya » à l’origine de notre errance identitaire et de l’idée confuse qu’on se fait des contours de l’État et du sens de la citoyenneté. C’est une appartenance idéologique qui est supérieure à toutes les autres y compris l’appartenance à la terre d’Algérie. Pour preuve, beaucoup d’Algériens se sentent plus proches et plus solidaires des communautés en souffrance aux confins lointains du monde arabo-musulman que de leurs propres concitoyens coupables de rupture avec celui-ci. Dans le même ordre d’idées, n’a-t-on pas lu dans une tribune d’un ancien haut dignitaire du pays, l’affirmation selon laquelle Novembre 54 a permis la restauration un État algérien qui aurait existé au 16e siècle ( ?) dans l’idée que la régence turque n’est aucunement considérée comme un fait colonial, mais comme une autorité assimilée algérienne car légitimée par son appartenance à la « Ouma islamya » ?

On continue de nier la pluralité de l’Algérie et donc, la réalité de la société algérienne. Quand bien même ce drapeau eut été l’étendard identitaire exclusif des amazighophones, pour quelle raison ne peuvent-ils pas s’exprimer tels qu’ils sont et de la manière qu’ils souhaitent contre le 5e mandat et le système ? L’impact, au contraire, ne serait-il pas plus important si tous les Algériens, quelles que soient leurs langues et leurs spécificités, faisaient œuvre d’adhésion à cette grande bataille ? Si les Algériens ne s’acceptent pas avec leurs différences, on est encore dans la même configuration et aucune construction démocratique n’est possible ni d’unité, car celle-ci n’est pas l’uniformité, mais l’union des diversités et leur respect. C’est donc bien le moment de monter la pluralité algérienne en mouvement pour construire un avenir commun.

Ce mode de pensée a aliéné tous les Algériens y compris ceux qui en sont victimes et qui veulent se rendre invisibles, étant persuadés eux-mêmes que leur effacement est un gage de réussite de tout projet national. Et pourtant, s’agissant des Kabyles, ils ont déjà payé très cher une telle attitude et l’Algérie n’ y a rien gagné. C’est ainsi que le système a remarquablement perduré en jouant sur la peur de la division et en faisant de ceux qui revendiquent le respect de leur droits des éternels ennemis de l’intérieur voulant détruire le pays. C’est également ainsi que ce système a passé le cap dangereux du 14 juin 2001 lors de la marche historique de la Kabylie vers Alger. Il y a près de vingt ans, ce régime aurait pu tomber si les Algériens des autres régions avaient rejoint les manifestants de Kabylie, Mais la Kabylie n’étant pas dans la « Oumma » par son refus de l’identité arabe et sa pratique non rigoriste de l’islam, la manipulation des mentalités a toujours réussi à faire inspirer de la défiance envers elle, et les autres Algériens, hormis quelques rares voix, sont donc restés au mieux dans l’expectative.  De même, posons-nous la question de savoir pourquoi est-ce une évidence qu’il est impossible à un Kabyle de devenir président de la République algérienne et d’incarner la Nation ?  Toutes ces questions sont à poser avec franchise et sans tabou si on veut restaurer la confiance entre Algériens et réparer les fractures subies.

Même si les situations ne sont pas comparables, il est intéressant d’observer le mouvement des « Gilets Jaunes » en France. Avec des identités régionales moins marquées que les nôtres, on a vu les Gilets Jaunes manifester avec des drapeaux régionaux, des drapeaux corses, bretons, normands, occitans, savoyards à côté du drapeau français. Ils se reconnaissent et se revendiquent tous comme le peuple français. Leurs spécificités ne sont pas considérées comme des divisions, mais comme des additions pour amplifier l’expression de leurs colères.

L’Algérie nouvelle devra se repenser profondément si elle ne veut pas prendre le risque de perdurer sur la même trajectoire y compris avec de nouvelles générations à la commande.

On est en droit d’espérer, en entendant les mots d’ordre des manifestants et notamment de la jeunesse réclamant une «  Algérie libre et démocratique », qu’un vent nouveau s’est levé mais il reste des réflexes lourds, intériorisés, imprimés par le système qu’il faut savoir identifier pour en finir avec lui définitivement.

Selon Mokrane Gacem, « la seule rupture qui vaille avec le système est celle de saper ses fondements si on veut rendre l’indépendance de l’Algérie et de son peuple efficients ». Et cela passe nécessairement par :

– la rupture avec le concept de la « Oumma » pour aller à une vraie cohésion nationale. Une déconstruction mentale est à faire pour porter un regard neuf sur ce que nous sommes et assumer la réalité multiculturelle de la nation algérienne, résultat de notre histoire multimillénaire sur cette terre amazighe.

– la refondation moderne et démocratique de l’État qui doit refléter cette pluralité et qui doit veiller au respect des droits individuels et collectifs de tous ses citoyens pour une communauté de destin.

– la réactualisation de la résolution du congrès de la Soummam concernant la primauté du politique sur le militaire et  la prise en compte des réalités territoriales.

À côté du drapeau algérien, symbole du sang versé des martyrs de la révolution pour la libération de la terre d’Algérie, le drapeau amazigh est à porter très haut, avec dignité et fierté car il est le symbole de cette rupture avec la trahison post indépendance, de la volonté de retrouver une Algérie authentique, riche de sa pluralité et libérée de toutes les idéologies destructrices.

Malika Baraka

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La Rédaction

8 Comments

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  • Votre argumentaire a du sens et pourtant je ne suis pas d’accord avec vous. Si bien entendu, dans l’esprit, il ne devrait y avoir aucun soucis à ce que le drapeau amazigh soit présent dans les marches, la nature du régime en place impose ce choix. Le peuple algérien semble avoir atteint l’âge de la maturité politique. Il connait parfaitement toutes les ruses du régime et veille soigneusement à éviter ses pièges. Diviser pour mieux régner est un principe qui fonctionne toujours. En montrant une unicité totale, le peuple ne laisse planer aucun doute sur sa volonté et ses intentions. Le discours est simple, concis et unanime.

    Si nous parvenons à nos aspirations alors nous prendrons le temps d’enseigner aux futures générations la richesse de leur histoire, toute leur histoire !

  • C’est le drapeau kabyle qu’il faut brandir lors de toute marche en Kabylie.Aucune démocratie ou rupture n’est possible sans la reconnaissance du droit du peuple kabyle à décider librement de son destin.En Kabylie,logiquement,NUL n’a le droit de décider à la place des kabyles.Si l’Algérie était fédérale ou un Etat régionalisé,il n y aurait eu ni 3éme ni 4 éme mandant.C’est la concentration du pouvoir à Alger et le jacobinisme( sans démocratie)qui ont conduit à la confiscation du pouvoir et à la privatisation de l’Etat.Il est illusoire de nier encore une fois,l’existence du peuple kabyle,18 ans après le printemps noir qui nous a fait rater une occasion historique d’arracher notre autonomie à cause de l’entêtement des animateurs ,du mouvement qui ont décider de s’auto-flageller en niant honteusement notre existence en tant que peuple à part entière.Mme Baraka est-elle contre la drapeau kabyle ? Aygher ?

  • L’Algérie n’a jamais été indépendante, ” çà été toujours du provisoire comme le signalait Fellag, notre grand dramaturge. Que ce soit en 1949, 1954, 1962, 2001 et 2020, c’est toujours la même erreur” ” laissez vos spécificités culturelles et linguistiques de côté, nous avons un ennemi commun devant nous” ” et c’est tjr la trahison, l’amazighité est le socle commun des Algériens et autres Maghrébins, et ce drapeau est le symbole de la résistance contre l’ennemi commun qu’est l’ignorance par notre peuple de son identité réelle, de ce qui fait de lui un peuple avec une histoire plusieurs fois militaire. L’Algérie n’est pas indépendante parce qu’elle a chassé les français et a maintenu son système de penser, de gouverner, de paupériser les peuples. Elle a donc garanti tous les intérêts sauf ceux des Algériens. Et aujourd’hui encore on nous fait croire que nous sommes mûrs, mais on reproduit les mêmes codes et réflexes qui nous ont maintenu dans la division. Ne soyons pas dupes, l’ennemi commun est en nous, difficile à battre parce qu’on ne le voit pas, c’est notre ignorance de notre histoire, c’est l’incapacité à capitaliser les expériences passées, et ça sera une erreur et une bêtise de penser la même chose pendant 60 ans. Les kabyles ont de l’avance, il ne faut pas leur envier ça, et ils ne reculeront pas, c’est le cœur de l’Algérie, c’est elle qui combat sans relâche pour préserver et défendre son authenticité. Autrement, c’est tjr du provisoire mes frères et sœurs Algériens. Pour toutes ces raisons, le drapeau amazigh qui unit les peuples de l’Afrique du Nord, ne peut pas diviser l’Algérie, elle la cimente avec son histoire et son authenticité, c’est le symbole du respect de l’algerianité profonde, ancienne, actuelle et plurielle, c’est le symbole du combat démocratique, de la résistance contre ce système oppresseur. Et pour toutes ces raisons, on le portera fort et avec dignité. Aux autres de refaire leur métamorphose.

  • L’algérien a fait du kabyle un apatride et le kabyle a fait de l’algérien un ennemi. Comment les unir pour un objectif commun qui est la chasse du système et de ses sources si ce n’est par l’acceptation de leurs différences respectives en ces moments difficiles ? Conditionner l’un à accepter l’autre sans que l’autre n’accepte l’un est un jeu débile et dangereux pour la cohésion d’une Algérie plurielle.

  • chers amis avant les grosses manifestations au début des prémisses qui aller être aujourd’hui J’avais demander a une association kabyle de Marseille d’organiser une manif devant le consulat ou autre pour être vue et être les premier instigateur de ce qui est aujourd’hui la descente d’un clan au plus haut sommet de l’état de notre pays mais hélas je n’ai pas été entendu maintenant les kabyle ils ne sont pas visible pour être dans ce future gouvernement qui voit les prémices ce dessiner .

    • Depuis l’indépendance à ce jour, l’Algérie a été toujours gouvernée, le peuple Algerien pourra en temoigner, par des groupes régionalistes.
      90 %des responsables Algeriens sont des Kabyles. A cet effet qui a poussé l’Algérie vers la faillite et le précipice ?
      La question reste posée
      NB je suis de mère Kabyle.

  • le drapeau palestinien est a bannir. Nous nous battons pour l’algerie, pas pour la plestine on a assez de soucis chez nous pour nous intéresser aux autres. Celui qui veut régler le problème palestinien les portes sont ouvertes qu’ils aillent en palestine. Moi personnellement je n’ai rien a cirer de ce peuple.

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