Les réactions déterminent les révolutions (IV)

Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle

Toute l’évolution se pose d’abord comme plainte du peuple, accusation contre un état de choses vicieux, dont les plus pauvres sentent les premiers la douleur. Il n’est pas dans la nature des masses de se révolter, si ce n’est contre ce qui leur fait peine, au physique ou au moral. Y a-t-il là matière à répression, vengeance, persécution ? Quelle folie ! Un gouvernement qui fait consister sa politique à éluder le vœu des masses et à refouler leur plainte, se dénonce lui-même : c’est le malfaiteur qui combat ses remords par de nouveaux forfaits. À chaque attentat, la conscience gronde plus terrible, jusqu’à ce qu’enfin la raison du coupable se trouble, et le livre au bourreau.

Pour conjurer les périls d’une révolution, il n’est qu’un moyen, je l’ai déjà dit : c’est d’y faire droit. Le peuple souffre, est mécontent de son sort : c’est un malade qui gémit, un enfant au berceau qui crie. Allez au-devant de lui, écoutez ses griefs, étudiez-en la cause, les conséquences ; faites, s’il y a lieu, la part de l’exagération ; puis occupez-vous immédiatement, sans relâche, de soulager le patient. La révolution, alors, s’accomplira sans fracas, comme le développement naturel et heureux de l’ancien ordre de choses. Personne ne la verra, ne s’en doutera. Le peuple reconnaissant vous nommera son bienfaiteur, son représentant, son chef. C’est ainsi que Louis XVI fut salué, en 1789, par l’Assemblée nationale et par le peuple, Restaurateur des libertés publiques. À cette heure de gloire, Louis XVI, plus puissant que son aïeul Louis XIV, pouvait consolider pour des siècles sa dynastie : la révolution se présentait à lui comme un instrument de règne. L’insensé ne sut y voir qu’un empiétement sur ses droits ! Il porta jusqu’à l’échafaud cet inconcevable aveuglement.

Hélas ! il faut croire qu’une révolution pacifique est chose trop idéale pour que notre belliqueuse humanité s’en accommode. Rarement on voit les événements suivre le cours le plus naturel, le moins dommageable : aussi bien, les prétextes ne manquent pas. Comme la révolution a son principe dans la violence des besoins, la réaction trouve le sien dans, l’autorité de la coutume. Toujours le statu quo veut prescrire contre la misère : c’est ce qui fait que la réaction au début obtient la même majorité que la révolution à la fin. Dans cette marche en sens opposé, où ce qui fait le profit de l’une tourne sans cesse au détriment de l’autre, combien il est à craindre qu’il ne se livre de rudes combats !…

Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, 1851

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