Les réactions déterminent les révolutions (XVIII)

Puis ce fut le tour de l’armée.

Sortie du peuple, recrutée chaque année dans son sein, en contact perpétuel avec lui, rien ne serait moins sûr, en présence du peuple soulevé et de la constitution violée, que son obéissance. Une diète intellectuelle, l’interdiction de la pensée, de la parole, de la lecture, en matière politique et sociale, jointe à un isolement complet, furent prescrits. Aussitôt que dans un régiment apparaît le moindre symptôme de contagion, il est immédiatement épuré, éloigné de la capitale et des centres populeux, envoyé disciplinairement en Afrique. Il est difficile de connaître l’opinion du soldat : ce qui est sûr, au moins, c’est que le régime auquel il est depuis plus de deux ans soumis, lui a prouvé, de la manière la moins équivoque, que le gouvernement ne veut ni de la République, ni de la Constitution, ni de la liberté, ni du droit au travail, ni du suffrage universel ; que le plan des ministres est de rétablir en France l’ancien régime, comme ils ont rétabli à Rome le gouvernement des prêtres, et qu’ils comptent sur lui !… Le soldat, sournois, avalera-t-il cette potion ? Le gouvernement l’espère : la question est là !…

C’est à la garde nationale que le parti de l’ordre avait dû, en avril, mai et juin 1848, ses premiers succès. Mais la garde nationale, en combattant l’émeute, n’avait nullement entendu servir la contre-révolution. Plus d’une fois elle le donna à entendre. Elle fut jugée malade. Sa dissolution, d’abord, son désarmement, ensuite, non pas en masse, la dose serait trop forte, mais en détail, est de tous les soins du gouvernement celui qui le préoccupe le plus. Contre une garde nationale armée, organisée, prête au combat, la science réactionnaire, ne connaît pas de préservatif. Le gouvernement ne se peut croire en sûreté tant qu’il existera en France un seul soldat citoyen. Gardes nationaux ! vous êtes les incurables de la liberté et du progrès : allez à la Révolution.

Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, 1851

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