Les réactions déterminent les révolutions (XXV)

Puis il faut abroger, avec la loi du 31 mai, le suffrage universel, revenir au système de M. de Villèle et au double vote ; mieux encore, supprimer tout à fait le régime représentatif, en attendant le reclassement de la nation par ordres, et le rétablissement, sur des bases plus solides, de la féodalité.

Supposant alors que la Révolution, violemment provoquée, ne bronche pas, ou si elle bronche, qu’elle soit écrasée ; qu’aux actes usurpatoires de la majorité les deux cents représentants républicains ne répondent point par une déclaration de mise hors la loi, rédigée, signée et publiée d’avance ; qu’ensuite de cette déclaration, les auteurs du coup d’État ne soient pas frappés dans les rues, à domicile, partout où la main vengeresse des patriotes conjurés les pourra atteindre ; que la population ne se soulève pas en masse, à Paris et dans les départements ; qu’une partie des troupes, sur lesquelles la réaction fonde son espérance, ne se joigne pas aux insurgés ; que deux ou trois cent mille soldats suffisent pour tenir en respect les révolutionnaires de trente-sept mille communes, à qui le coup d’État servira de signal ; qu’à défaut de soulèvement, le refus de l’impôt, la cessation du travail, l’interruption des transports, la dévastation, l’incendie, toutes les fureurs prévues par l’auteur du Spectre rouge, ne mettent pas la contre-révolution à son tour en état de blocus ; qu’il suffise au chef du pouvoir exécutif, élu de quatre cents conspirateurs, aux quatre-vingt-six préfets, aux quatre cent cinquante-neuf sous-préfets, aux procureurs généraux, présidents, conseillers, substituts, capitaines de gendarmerie, commissaires de police, et à quelques milliers de notables, leurs complices, de se présenter aux masses, le décret d’usurpation à la main, pour les faire rentrer dans le devoir ;

Supposant, dis-je, qu’aucune de ces conjectures, si redoutables, si probables, ne se réalise, il faut encore, si vous tenez à ce que votre œuvre se consolide :

1o Déclarer l’état de siège général, absolu, et pour un temps illimité ;

2o Décréter la transportation au-delà des mers de cent mille individus ;

3o Doubler l’effectif de l’armée et la tenir constamment sur pied de guerre ;

4o Augmenter les garnisons, la gendarmerie ; armer les forteresses, élever en chaque canton un château fort, intéresser le militaire à la réaction, en formant de l’armée une caste qui, dotée et anoblie, puisse en partie se recruter elle-même ;

5o Reformer le peuple par corporations d’arts et métiers, impénétrables les unes aux autres ; supprimer la libre concurrence ; créer dans le commerce, l’industrie, l’agriculture, la propriété, la finance, une bourgeoisie privilégiée qui donne la main à l’aristocratie d’épée et de robe ;

6o Expurger, brûler les neuf dixièmes des bibliothèques, les livres de science, de philosophie et d’histoire ; anéantir les vestiges du mouvement intellectuel depuis quatre siècles, remettre la direction des études et les archives de la civilisation exclusivement aux jésuites ;

7o Pour couvrir ces dépenses, et reconstituer au profit de la nouvelle noblesse, comme aussi des églises, séminaires et couvents, des propriétés spéciales et inaliénables, augmenter l’impôt d’un milliard, contracter de nouveaux emprunts, etc, etc., etc.

Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, 1851

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