Les réactions déterminent les révolutions (XXVIII)

Avant la bataille de juin, la révolution avait à peine conscience d’elle-même : c’était une aspiration vague des classes ouvrières vers une condition moins malheureuse. À toutes les époques on a entendu des plaintes pareilles : s’il y avait tort à les dédaigner, il n’y avait pas non plus de quoi en prendre l’alarme.

Grâce à la persécution qu’elle a endurée, la Révolution aujourd’hui se sait. Elle peut dire sa raison d’être ; elle est à même de se définir, de se déduire ; elle connaît son principe, ses moyens, son but ; elle possède sa méthode et son critérium. Elle n’a eu besoin, pour se comprendre, que de suivre la filiation des idées de ses différents adversaires. En ce moment elle se dégage des fausses doctrines qui l’obscurcissent, des partis et des traditions qui l’encombrent : libre et brillante, vous allez la voir s’emparer des masses et les précipiter vers l’avenir avec un élan irrésistible.

La Révolution, au point où nous sommes parvenus, consommée dans la pensée, n’est plus qu’une affaire d’exécution. Il est trop tard pour éventer cette mine : quand le pouvoir, revenu en vos mains, changerait vis-à-vis d’elle sa politique, s’il ne changeait en même temps de principe, il n’obtiendrait pas plus de résultat. La Révolution, je vous l’ai dit, a poussé ses molaires : la réaction n’a été pour elle qu’une crise de dentition. Il lui faut maintenant une nourriture solide : quelques lambeaux de liberté, quelques satisfactions données à ses premiers griefs, quelques concessions aux intérêts qu’elle représente, ne serviraient qu’à irriter sa faim. La Révolution veut être : or, être, pour elle, c’est régner.

Voulez-vous, enfin, servir cette grande cause, vous dévouer, corps et âmes, à la Révolution ?

Vous pouvez, il en est temps encore, redevenir les chefs et les modérateurs du mouvement, sauver votre Pays d’une crise douloureuse, émanciper sans froissements le prolétariat, vous rendre les arbitres de l’Europe, décider les destinées de la civilisation et de l’Humanité.

Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, 1851

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