Campagnes de Kabylie

Pour forcer les insurgés à se rendre il faut occuper leur pays

Ce récit est rapporté par un capitaine-major de la première colonne d’Alger en partance pour Fort-National suite à l’insurrection en Kabylie de 1871.

Notre installation au camp de l’Alma.

La sortie d’hier parait avoir produit son effet ; nous ne sommes plus bloqués à l’est ; les insurgés ne nous bravent plus en élevant camp contre camp, et quoique nous n’ayons pas gardé les positions dont nous nous étions emparés, ils n’ont plus osé y revenir ; on n’en voit plus un seul sur les hauts sommets où ils fourmillaient encore hier. Toute l’étendue du territoire que nous avons sous les yeux ne nous est plus contestée. Bien, la France a fait un pas en avant ! Nous étions déjà à mi-chemin de la grand’halte du Col des Beni-Aïcha, et je suis persuadé que, si nous eussions voulu pousser plus loin, nous serions entrés sans coup férir dans le bassin de l’Isser. Mais j’entends dire que dans cette guerre tout ne consiste pas à battre l’ennemi : la victoire n’est rien si elle n’amène pas de soumissions ; or, pour forcer les insurgés à se rendre, il faut occuper leur pays, s’arrêter un jour ou deux pour les priver de leurs pâturages, de leurs habitations, de leurs ressources en céréales et en figues ; en un mot leur faire voir que l’on est disposé à rester chez eux jusqu’à ce qu’ils demandent l’aman (grâce). Il faut aussi leur montrer qu’on peut les atteindre partout où ils se réfugieront ; ils se croient inexpugnables dans leurs montagnes ; ils s’imaginent que les hauts sommets nous sont inaccessibles ; en voyant la belle route qu’ont tracée nos soldats, et qu’entretiennent avec tant de soin nos cantonniers, ils pensent que nous n’en pouvons suivre d’autre et ils nous attendent peut-être dans les défilés que traverse le grand chemin d’Alger à Fort-National. Eh bien, qu’ils se détrompent ; nous suivrons précisément les sentiers frayés par leurs chèvres sur les plus hautes crêtes ; quand ils seront bien persuadés que nous pouvons les atteindre partout, ils se soumettront, nous donneront des otages ou nous fourniront caution ; quand il y aura ainsi un rideau de tribus soumises entre la plaine et les régions montueuses, nous pourrons pénétrer hardiment au cœur de la Grande Kabylie, sans craindre que les bandes dispersées ne se reforment derrière nous, ne coupent nos communications, ou en tout cas ne menacent le pays que nous allons laisser presque sans défense. Nous n’avons actuellement dans la partie orientale de la Mitidja qu’un bataillon de mobiles de l’Hérault, cantonné au Fondouk, à Saint-Pierre et Saint-Paul, et à l’Alma, où il reste aussi, pour protéger les convois, un petit détachement du 9e chasseurs à cheval sous les ordres du sous-lieutenant Basset.

Le bruit de notre prochain départ se confirme ; c’est demain matin que l’on doit lever le camp. Tous ceux qui nous entourent font leurs préparatifs ; nous faisons aussi les nôtres. Mais il n’y a pas grande ressource au village de l’Alma. On trouve quelques comestibles, des conserves, des couteaux, des articles de mercerie, dans de petites boutiques, tenues par des marchands ambulants, la plupart israélites. Des voituriers ont amené de gros vins du midi qui, exposés à toute l’ardeur du soleil, ne sont pas une boisson bien rafraichissante ; le boulanger à qui nous allons demander du pain de munition n’en a plus, il nous invite à repasser demain, quand sera venue la fournée qu’il attend de Rouiba. Ainsi la disette commence avant même que nous ayons quitté la Mitidja, ce foyer de colonisation européenne ! Que sera-ce donc quand nous serons en pleine Kabylie, dans les pays dévastés où il ne reste pas un Européen ? Heureusement que nos conserves apportées d’Alger sont à peu près intactes. Avec nos provisions et du biscuit, nous ne mourrons du moins pas de faim en route !

Camp de l’Alma, le 4 mai 1871.

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Geneviève Harland

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