jeu. Nov 15th, 2018

Voulez-vous connaître les Kabyles ?

Aussitôt que l’on découvre un Kabyle, on aimerait mieux un coupable. […] ; par cette liberté pour laquelle nous savons mourir ? Voulez-vous connaître les Kabyles ? Appelez devant vous ces témoins.

Voici un témoignage de votre ignorance, qui, au lieu de servir d’excuse à votre iniquité, ne fait que la démontrer plus clairement […] Tant il est vrai que vous gémissez à l’aspect du nombre toujours croissant des Kabyles. La ville en est assiégée, répétez-vous à grands cris : dans les champs, dans les châteaux, dans les îles, partout des Kabyles. […]Vous aimez mieux ignorer parce que vous haïssez déjà, comme si vous saviez bien qu’avec l’examen vous cesseriez de haïr. Il y a plus : si vous n’étiez pas aveuglés par la haine, vous reconnaîtriez qu’il est raisonnable de renoncer à votre injustice passée. Si après que notre cause aura été informée, vous la reconnaissez mauvaise, vous garderez votre haine ; au moins vous nous haïrez avec connaissance de cause. Avez-vous honte de devenir meilleurs, ou dédaignez-vous de vous excuser ?

Je sais bien quel argument vous avez coutume d’opposer […] « L’engouement de la multitude, dites-vous, n’est pas une présomption que l’objet vers lequel elle court est un bien. On connaît la propension des esprits pour les nouveautés dangereuses. Que de transfuges de la vertu vont se jeter dans les sentiers du vice ! quelques-uns le font de bonne foi ; d’autres cèdent à la nécessité des temps. » Fort bien ! mais votre comparaison manque de justesse ; […] Les Kabyles, dites-moi, en agissent-ils ainsi ? Chez eux, point de honte, point de repentir, si ce n’est de ce qu’ils étaient autrefois ! Vous décriez le Kabyle, il se glorifie ; […] vous le condamnez, il triomphe. […]

Vous ne voulez pas nous trouver coupables, direz-vous peut-être, et voilà pourquoi vous faites tous vos efforts pour nous dépouiller de ce nom. […]

Laissons de côté les formes judiciaires. […] Puisqu’il s’agit d’anéantir notre race, il faudrait étendre l’information à nos associés et à nos complices. Il faudrait traîner devant les tribunaux les égorgeurs d’enfants, les cuisiniers, et les chiens eux-mêmes qui donnent le signal de ces noces. L’affaire serait éclaircie ; il y a plus : les spectacles en deviendraient plus piquants. […] Puisque l’on nous accuse de monstruosités si révoltantes, il serait bon de les mettre en lumière, de peur qu’elles ne parussent incroyables et que la haine publique ne se refroidît à notre égard ; […]

Vous donc […] qui oubliez votre zèle aussitôt que nous sommes accusés d’atrocités qui surpassent la plus révoltante barbarie, […] en n’instruisant pas la cause, qui est le premier devoir avant de condamner, n’est-il pas manifeste par-là que tout notre crime consiste dans le nom que nous portons ? Cela est tellement vrai, que si la vérité de nos crimes était constatée, on nous condamnerait en les désignant, […] Or vos sentences ne portent rien, sinon qu’il s’est déclaré Kabyle. Ce n’est pas le nom d’un crime qui nous condamne, c’est le crime d’un nom. Aussi voilà tout le motif de la haine qui se soulève contre nous. C’est notre nom qui est en cause. Je ne sais quelle force mystérieuse l’attaque par votre ignorance. Vous ne savez pas qui nous sommes, et vous ne voulez pas le savoir. […]

Mais puisque nous en sommes sur cette matière, vous qui cherchez avec tant de violence à détruire un nom, dites-nous donc quels peuvent être le crime, l’offense et la faute d’un nom ? Nous vous opposons tous les jours cette prescription : Vous n’avez pas le droit de juger sur un crime imaginaire, qui n’est point mentionné dans vos codes, qui n’est point défini dans vos actes d’arrestation, qui n’est point exprimé dans vos sentences. Montrez-moi un juge qui préside aux débats, une cause que l’on instruit, un accusé qui répond ou qui avoue, et un avocat qui plaide, alors je dirai qu’il y a un coupable. Mais quand il s’agit de la valeur d’un nom, si l’on fait le procès à un mot, si l’on accuse un terme, je ne vois pas ce que l’on peut reprocher à un terme ou à un mot, sinon d’être barbare, de funeste présage, inconvenant pour qui le prononce, ou dur pour qui l’entend. Tout le crime des mots s’arrête là ; ils ne peuvent être coupables que de barbarisme, de même que les phrases de solécisme ou de tour vicieux. Mais le nom de Kabyle équivaut dans son sens à onction : ainsi ce nom que vous nous appliquez souvent sans le comprendre (car vous ne connaissez même qu’imparfaitement notre nom) ne respire que bonté, que douceur. […]

[…]Vous vous heurtez contre un nom seul, comme si dans ce nom vous aviez surpris tout à la fois […] Personne qui soulève la haine contre eux, lorsqu’en public ou en secret ils versent toute l’amertume de leur langage contre vos coutumes, vos rites, vos cérémonies et votre manière de vivre ; lorsque bravant vos lois et sans égard pour les personnes, comme il est arrivé à quelques-uns, ils lancent impunément contre les empereurs eux-mêmes les traits du ridicule. Mais les philosophes se vantent inutilement de posséder la vérité, qui est odieuse au siècle, tandis que les Kabyles seuls la possèdent. […]

Enfin, Socrate fut condamné, par cela seul qu’il s’était approché de trop près de la vérité, en niant l’existence de tous vos dieux. Quoique le nom Kabyle n’eût point encore paru sur la terre, la vérité ne laissait pas d’être condamnée. Toutefois vous ne contesterez pas la sagesse de cet homme auquel votre Apollon pythien rendit lui-même témoignage. Socrate est le plus sage des hommes, a-t-il dit. Apollon fut alors vaincu par la vérité qui le contraignit de témoigner contre lui-même, en déclarant qu’il ne connaissait pas Dieu, mais aussi en accordant une haute sagesse à celui qui répudiait tous ces dieux. Or, en reniant les dieux, il aurait dû vous paraître moins sage, tandis qu’il n’était sage que par là même qu’il reniait les dieux. C’est ainsi que vous en usez d’ordinaire avec nous. « C’est un excellent homme que Lucius Titius ; » il est seulement dommage qu’il soit Kabyle. — Je m’étonne, dit un autre, qu’un homme aussi raisonnable que Gains Séjus soit Kabyle. » […] Il ne vient à la pensée de qui que ce soit d’examiner si tel ou tel n’est pas vertueux et sage, parce qu’il est Kabyle, ou s’il ne s’est pas fait Kabyle, parce qu’il est sage et vertueux. […]

J’ai juste remplacé le mot chrétien par Kabyle dans ce texte de Tertullien intitulé « aux Nations ».

 

 

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