Y a-t-il raison suffisante de révolution (III)

Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle

La question que nous avons prise pour texte de cette étude, Y a-t-il raison suffisante de révolution au dix-neuvième siècle ? se traduit donc en celle-ci : Quelle est, de nos jours, la tendance de la société ?

Dès lors, comme c’est moins le nombre et la gravité des faits qu’il importe de signaler, que leur signification tendentielle, peu de pages suffiront à motiver la réponse que je n’hésite point à consigner ici : La société, telle qu’elle a pu se développer librement depuis un demi-siècle, sous les préoccupations de 89-93, la tutelle de l’empire, les garanties de 1814, 1830 et 1848, est dans une voie radicalement et progressivement mauvaise.

Plaçons-nous au point de départ de cette société, à l’année 1789.

La Révolution, en 1789, avait à la fois à détruire et à fonder. Elle avait à abolir l’ancien régime, mais en produisant une organisation nouvelle, dont le plan et les caractères devaient être en tout l’opposé de l’ordre antérieur, d’après la règle révolutionnaire : Toute négation dans la Société implique une affirmation subséquente et contradictoire.

De ces deux choses la Révolution n’accomplit à grand  peine que la première ; l’autre a été complétement oubliée. De là cette espèce d’impossibilité de vivre, qui travaille la société française depuis 60 ans.

Ainsi, le régime féodal ayant été aboli dans la nuit du 4 août, le principe de la liberté et de l’égalité civile proclamé, la conséquence était qu’à l’avenir la société devait s’organiser, non plus pour la politique et la guerre, mais pour le travail. Qu’était-ce, en effet, que l’organisation féodale ? une organisation toute militaire. Qu’est-ce que le travail ? la négation du combat. Abolir la féodalité, c’était se condamner à une paix perpétuelle, non-seulement au dehors, mais au dedans. Par ce seul acte, toute la vieille politique d’État à État, tous les systèmes d’équilibre européen, étaient abrogés : la même égalité, la même indépendance que la Révolution promettait de faire régner entre les citoyens, devait exister de nation à nation, de province à province, de cité à cité…

Proudhon, Idée générale de la Révolution au dix-neuvième siècle, 1851

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